De la poussière aux vitrines de lux : l’itinéraire sacré de Djibril Molatisi (Interview exclusive)

Il y a des récits qui ne se contentent pas de raconter une réussite : ils incarnent une philosophie, une foi, une vision. Celui de Djibril Molatisi est de cette trempe. Il a quitté son kasaï natal arrivé à Kinshasa avec pratiquement rien. Parti d’un fond de commerce de 20.000 Fc, investi dans des feuilles de manioc et du safu achetés à Doumi à côté du Grand bas ndundu, il a traversé les années 2020 et 2021, la période de confinement en vendant des sandales à même le sol du grand marché, avant de faire le tour d’Europe, Asie et d’ouvrir des boutiques aux vitrines éclatantes cinq ans plus tard. Mais derrière les chiffres et les étapes, c’est une trajectoire intérieure qui se dessine — celle d’un homme qui a su conjuguer humilité, spiritualité et stratégie.

À travers les ruelles de Matongé, les nuits à la belle étoile, les prières dans le bureau d’un apôtre, les étalages improvisés et les visions divines, Djibril Molatisi nous livre une leçon de vie : celle d’un commerce sanctifié, d’une foi active, et d’un amour fidèle. Il ne parle pas seulement de sandales ou de cravates, mais de semences, de bénédictions, de pactes invisibles entre le ciel et la terre.

Dans cet entretien exclusif, il revient sur les trois piliers qui ont guidé son ascension — Toi, Dieu, Vision — et nous rappelle que le succès n’est pas une destination, mais une consécration.

Comment avez-vous vécu vos débuts dans le commerce à Kinshasa ?

DM: « Quand je suis arrivé à Kinshasa, j’habitais la commune de Matongé. Et à cette époque vers l’année 2015, être jeune à Matongé, c’était aussi vouloir apparaître, vivre comme les autres, avoir une certaine allure. Mais moi, je n’avais pas cette chance. Alors je me suis dit : il faut que je trouve quoi faire. Ce que j’ai trouvé, c’était le commerce de pondu, avec un fond de 20.000 Fc, transport inclus. Ce n’était pas facile. Pour éviter les moqueries, je vendais dans des communes éloignées, parfois je passais la nuit là-bas, à la belle étoile. C’était dur, mais je n’avais pas le choix. Je faisais avec. Et quand je ne trouvais pas le pondu, je prenais le safu ou le piment, juste pour ne pas rentrer bredouille. Doumi, là-bas au fin fond de la capitale, c’était mon point de départ. »

Quel a été le tournant décisif dans votre parcours ?

DM: « Le jour où j’ai réuni ma plus grosse somme, 100$, j’ai couru chez mon père spirituel, l’apôtre Dayo Samuel. Je lui ai montré l’argent, tout fier, en lui disant : “Père, c’est tout ce que j’ai, je vais commencer mon business.” Il n’a même pas demandé dans quel domaine je voulais me lancer. Il a juste dit : “Il faut 10$ pour la dîme.” Et avec les 90$ restants, il a ouvert son tiroir. Moi, je pensais qu’il allait me rajouter de l’argent. Mais non. Il a sorti une bouteille d’huile d’onction. Il m’a dit : “Agenouille-toi.” Et là, il a prié pour moi : “Père, au nom puissant de notre Seigneur Jésus, je bénis cette somme ainsi que ton garçon qui a cru en toi. Partout où les plats de ses pieds fouleront, que cela lui soit donné.” Cette prière, elle m’a marqué. Elle m’a donné une force que je ne peux pas expliquer. »

Comment avez-vous utilisé cette somme bénie ?

DM: « Avec les 90$ bénis, j’ai acheté une dizaine de sandales dames à 7$ chacune. Je les revendais à 15$, parfois même à 20$. Et les gens les prenaient facilement. Je postais souvent mes produits sur les réseaux sociaux. C’est comme ça qu’un grand frère m’a repéré. Il m’a contacté, m’a invité chez lui, et m’a confié un lot de 200 sandales, estimé à 1200$. Il m’a dit : “Tu les vends, et tu me remets juste le prix d’achat.” J’ai accepté. En deux jours, j’ai versé une avance de 800$, puis j’ai soldé le reste. Et moi, j’ai eu un bénéfice de plus ou moins 1000$. C’était incroyable. Je voyais la main de Dieu. »

Comment cette rencontre a-t-elle changé votre trajectoire ?

DM: « Ce grand frère a vu que j’étais sérieux, dynamique, digne de confiance. Il est devenu comme mon fournisseur. Il partait en Europe, en Chine. On s’est associés. Quand il me fournissait, je ne prenais pas tout en dette. Je regardais ce que j’avais à la maison, je lui donnais un acompte, et après la vente, je venais solder. C’était une relation de foi, de rigueur, de respect. »

Quel rôle votre fiancée a-t-elle joué dans cette ascension ?

DM: « Elle était là depuis le début. Même quand je vendais le pondu. On dormait parfois à l’église, faute de toit. Mais elle a toujours cru en moi. En 2021, après huit ans de relation, je me suis dit : il faut que je l’honore. J’ai fabriqué une petite caisse en bois, j’ai commencé à y mettre quelques choses, pour régulariser notre situation. C’était ma manière de dire merci, de reconnaître sa fidélité. »

Comment la vision divine vous a-t-elle guidé vers un nouveau cap ?

DM: « Toujours en 2021, j’ai eu une vision. Je me voyais en train de nouer de cravates, entouré de grandes personnes bien habillées. Cette image ne me quittait pas. Alors j’ai commencé à envoyer le peu d’argent que j’eparngais à Istanbul pour commander des chemises et des cravates. Je les exposais au grand-marché (Zando) sur des étalages, les chemises en haut, les cravates au milieu, les sandales dames en bas. Petit à petit, j’ai réduit les sandales. Et le dernier lot, je l’ai semé. Oui, semé. Je les ai expédiées au village, à mes sœurs, et une partie j’ai donné à ma femme, à des proches ici surplace. Imaginez : offrir une sandale de 15$ juste pour ne plus les avoir, pour me conformer à la vision de Dieu. »

Comment avez-vous ouvert votre première boutique ?

DM: « Avec ma femme, fidèle à Dieu, fidèle aux offrandes, toujours soucieux des démunis, on a avancé. J’ai ouvert ma première boutique sur l’avenue Itaga 82 qui existe jusqu’à présent. Petit à petit, avec l’aide de Dieu. Les gens croyaient que j’avais emprunté à la banque. Mais non. Moi, je vois l’argent de la banque comme une ristourne, les deux sœurs jumelles qui ne font pas prospérer dans la majorité des cas. Ce que j’ai bâti, c’est avec la foi, la discipline, et la vision. » Et voilà ma deuxième boutique où nous nous trouvons sur Huilerie Kabambare référence Bar 155.

Quels sont les trois piliers de votre réussite ?

DM: « Trois choses. Toi : apprends à te connaître. C’est le socle de toute ambition. Dieu : mets-le au centre. L’association avec le divin précède toute entreprise. Vision : clarifie ce que tu veux accomplir. La vision guide les pas. Avec ces trois choses, tu es condamné au succès. »

Christian ILUNGA

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